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Faut-il espérer pour être heureux ?

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La question qui se pose est celle du rapport entre bonheur et sagesse : l'homme sage peut-il raisonnablement espérer être heureux, si du moins il fait tout ce qu'il faut pour l'être ?

D'autre part, que faire des figures du méchant récompensé et du juste persécuté ? Ici, la question est celle du lien unissant bonheur et vertu : suffit-il de s'efforcer d'être vertueux pour rencontrer le bonheur et, inversement, l'homme qui a sombré dans l'indignité morale peut-il connaître un bonheur véritable ?

 

Car enfin, si la vertu devait nous vouer à la souffrance, si la sagesse devait être incapable de nous donner ce que pourtant elle nous promet, à quoi bon s'efforcer d'être prudent et pourquoi essayer d'être moral ?

 

Faire dépendre de nous le bonheur
Le bonheur constitue le souverain bien ou la fin ultime de nos actions : voilà l'affirmation commune à toutes les doctrines de l'Antiquité – et elle semble dictée par le bon sens. Comment faire alors pour atteindre notre but si nous ne voulons pas que les caprices de la fortune dictent seuls notre sort ?

 


 

Comment parvenir à la vie heureuse ?

Nous connaissons tous des instants de plaisir, mais le plaisir est ponctuel, alors que le bonheur réclame la durée. La question est donc bien la suivante : comment donner au plaisir un temps excédant celui de l'instant ? La réponse épicurienne est simple : il faut et il suffit d'écarter de l'âme tout ce qui la trouble, car s'il ne reste qu'une suite continue d'instants plaisants, alors nous atteindrons un bonheur durable.

 

Or, pour Épicure, cette possibilité est toujours offerte à l'homme, pour peu qu'il soit assez sage : il faut seulement nous laisser guider par la sensation, qui est le seul critère absolument fiable du bon et du mauvais. C'est elle en effet qui nous indique ce qu'est le plaisir : non pas une quantité, mais bien une qualité, qui comme telle n'est pas susceptible de degré, de plus ou de moins.

 

Soit la sensation est plaisante, soit elle ne l'est pas, sans qu'il y ait d'entre-deux possible. Or si le plaisir est un concept univoque, il n'en va pas de même des désirs, et c'est précisément leur rapport au plaisir qui va permettre de les différencier : certains désirs sont faciles à satisfaire, donc procurent un plaisir qu'il est aisé d'atteindre.

 

Bonheur : ce que recommande la sagesse

Voilà donc ce que nous recommande la sagesse : il faut nous en tenir aux désirs naturels et nécessaires en se convainquant que les dieux ne sont pas à craindre (ils ont autre chose à faire que de s'occuper de nous), que la mort n'est pas à redouter (puisqu'elle est destruction de la sensation, nous ne la sentirons par définition jamais), que les maux sont faciles à éviter et les biens faciles à acquérir (puisqu'il suffit de trier nos désirs).

 

Ainsi, les épicuriens identifient sagesse, plaisir et bonheur : le sage est celui qui, par l'attention portée à la conduite de sa vie, a fait en sorte d'être durablement heureux, en sorte que la récompense de sa vertu se trouve immédiatement en cette vie même, par l'obtention d'un plaisir excédant la ponctualité de l'instant. Sans doute le sage épicurien, en se contentant de peu et en se réjouissant des plaisirs simples, fait-il tout pour être heureux.

 

Espérer ce qui est en son pouvoir

Cela suffit-il cependant à garantir qu'il le soit ? Certainement pas. Ce qui ne dépend pas de moi, c'est tout ce qui excède les puissances de ma volonté : il ne dépend pas de moi qu'il fasse beau ou froid, comme il ne dépend pas de moi d'être malade ou en bonne santé.

 

Il ne sert à rien de vouloir que ce qui ne dépend pas de moi soit ainsi ou autrement : autant souhaiter s'élever dans les airs en battant des bras. En voulant ce qui ne dépend pas de lui, le fou ou l'insensé se livre pieds et poings liés à l'insatisfaction, à la colère et pour tout dire au malheur. Le sage, au contraire, c'est celui qui apprend à n'appliquer sa volonté qu'à ce qui est effectivement en son pouvoir.

 

Mais alors, qu'est-ce qui dépend de moi ? La réponse stoïcienne est simple : il dépend de moi de faire bon usage de ma volonté. En d'autres termes, il dépend de moi de ne pas vouloir ce qui ne dépend pas de moi.

 

La vertu comme cause du bonheur
En identifiant le bonheur et la vertu, les stoïciens font comme si nous étions des êtres de pure raison, indifférents au plaisir et à la peine, ce que nous ne sommes pas davantage. L'homme, aime à répéter Kant, est un être « fini et raisonnable », à la fois doté d'une sensibilité et d'une raison.

 

Il faut alors repenser le lien unissant vertu, plaisir et bonheur. Qu'est-ce alors que le bonheur ? Un « idéal de l'imagination », c'est-à-dire l'idéal d'une satisfaction intensive, extensive et protensive de nos inclinations (voir le plus possible de nos désirs satisfaits le plus intensément possible et le plus longtemps possible).

 

Il s'agit d'un idéal, car si la raison peut me dire comment je dois procéder pour satisfaire un désir particulier, elle ne saurait déterminer comment les satisfaire tous. Au mieux peut-elle effectivement me déconseiller de faire ce qui me rendra à coup sûr malheureux (par exemple en évitant les désirs illimités).

 

Mais éviter un malheur certain, cela ne suffit pas à faire notre bonheur, si tant est qu'il ne suffit pas de ne pas être malheureux pour être véritablement heureux. Il y a donc dans le bonheur quelque chose qui effectivement ne dépend pas de nous, une contingence irréductible qui en fait autre chose qu'un pur effet de notre volonté : je puis fort bien faire tout ce qu'il faut pour être heureux et être en bute à l'adversité des circonstances.

 

Suivre sa raison pour atteindre le bonheur ?

D'autre part, parce que nous sommes aussi des êtres de raison, le bonheur comme souverain bien ne peut être réduit à la seule satisfaction de nos désirs ou inclinations sensibles : un bonheur dont la vertu ne serait pas la cause ne serait pas un bonheur véritable et n'aurait en fait aucune valeur, parce qu'il viendrait contenter certes en nous la sensibilité, mais pas la raison qui nous commande d'être vertueux. C'est pourquoi, comme le remarquait déjà Aristote, ceux qui ont sombré dans l'indignité ne sont heureux qu'en apparence : s'ils étaient véritablement heureux, ils ne chercheraient pas les honneurs ou le pouvoir, ils n'auraient nul besoin de s'entourer d'une cour de flatteurs.

 

Pour connaître un bonheur véritable, il nous faut donc agir conformément à ce que la raison prescrit, c'est-à-dire faire notre devoir. Mais précisément, le devoir nous ordonne d'agir par pur respect pour le commandement moral, sans aucune considération pour nos intérêts ou nos inclinations sensibles. Comme le dit Kant, il faut « humilier » en nous la sensibilité. Ainsi, l'homme vertueux, parce qu'il fait passer son devoir moral avant la satisfaction de ses désirs, semble compromettre son bonheur lui-même. Mais penser ainsi, c'est ne pas comprendre que l'obtention du bonheur ne dépend pas de nous : ce qui en dépend en revanche, c'est de nous en rendre dignes en agissant moralement.

 

Rendre notre espérance rationnelle
Il ne dépend pas de que nous d'être heureux ! Non seulement les circonstances sont indépendantes de notre volonté, mais surtout, en ce monde, cette synthèse de la vertu et du plaisir qui constitue le souverain bien ne va pas de soi. Ce qui dépend de nous en revanche, c'est de faire de notre espérance en un bonheur futur quelque chose de rationnel : rends-toi digne de ce que tu espères, fais ton devoir moral, et tu auras alors des raisons d'espérer.

 

Il ne s'agit ni d'attendre passivement que le bonheur me tombe dessus, ni de croire naïvement pouvoir le produire par le seul effort de ma volonté : il faut faire en sorte que l'espérance qui est la nôtre ne soit pas absurde. Car comme l'affirmait Héraclite, « sans l'espérance tu ne rencontreras jamais l'inespéré, qui est lointain et inaccessible ».

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